Albi: périphérisation de la ville en cours

Cet article doit paraître dans le numéro 8 de Saxifrage sous le titre Albi: périphérie mon amour.

 

« Il y a peu de temps, les Albigeois réalisaient tous leurs achats dans le centre de la ville. Mais aujourd’hui se dessinent de nouveaux espaces commerciaux. »

 

Ce constat, dressé par le géographe Christian Austruy à la fin des années 1970, montre comment. Albi, à ce moment-là, voit sa structure commerciale évoluer : fin du monopole du centre-ville et apparition de nouveaux noyaux commerciaux en périphérie, marqués par l’implantation de super et hypermarchés dès 1973. La périphérisation de la ville, c’est-à-dire le déplacement des activités vers les contours de la ville, et le lent déclin du centre-ville et des faubourgs, est en marche.
Cette périphérisation est omniprésente dans notre quotidien : hangars, hypermarchés, magasins aux enseignes criardes entassés le long de la rocade, trafic autoroutier, routes saturées, envahissement de panneaux publicitaires… C’est ce paysage auquel nous ne prêtons guère même plus attention, dont nous allons parler.


A la veille des élections municipales de 1977, la classe politique albigeoise avance encore à tâtons. La peur de perdre cette échéance électorale s’ajoute à la colère des commerçants qui ne voient pas d’un bon œil l’arrivée d’une concurrence déloyale. La grogne est telle que nombre de grandes enseignes sont obligées de s’installer dans les communes périurbaines: Conforama à Puygouzon, Leclerc et Simca à Lescure. Seul Mammouth parvient à s’établir à Caussels, un quartier alors très peu urbanisé. Malgré tout, le mouvement d’implantations commerciales périphériques est amorcé.
Aujourd’hui, cette tendance s’est confirmée et même aggravée. Les zones existantes se sont densifiées et multipliées, atteignant une surface totale de 115 hectares (bâtiments et parkings inclus), soit 120 fois la place du Vigan ! L’agglomération albigeoise compte ainsi deux hypermarchés Leclerc, deux enseignes Casino, et un Intermarché disséminés le long de la rocade en suivant un axe nord-ouest. A cela, s’ajoutent de nombreuses enseignes comme Décathlon, Lapeyre, Hyper Frais, Go Sport, But, la Foir’Fouille, Mac Donald’s…
Rien ne semble arrêter cette frénésie. Deux projets doivent, en effet, voir le jour à l’horizon 2018. Le premier projet concerne l’ancienne friche de Lescure qui doit être reconvertie en parc commercial de près d’un hectare de surface de vente. Le second projet quant à lui prévoit l’implantation de l’enseigne Leroy Merlin sur 11 hectares de terres cultivées appartenant à l’hôpital d’Albi, dans le quartier de la Renaudié, à l’est de la ville.
Au pays de l’autosuffisance alimentaire, projet cher à la municipalité d’Albi, l’artificialisation des sols a encore de beaux jours devant elle et ce n’est pas l’explosion de lotissements dans la couronne périurbaine d’Albi qui prouvera le contraire. Cette poussée pavillonnaire se fait de manière privilégiée dans les aires d’influence des grandes zones commerciales. Suivant cette idée, on peut aller jusqu’à affirmer que le mitage pavillonnaire nourrit la progression des zones commerciales et vice versa. Ce cercle vicieux, cette fuite en avant, a des répercussions visibles dans le centre-ville et les quartiers anciens.
Tout d’abord, on observe une disparition inquiétante de nombreux commerces. Dans le cœur de ville, ce sont près de 80 vitrines qui sont vides, soit 15,5% du total des magasins. Il y a pire. Les commerces de proximité dédiés à l’alimentaire sont réduits à peau de chagrin (3%). Par exemple, la boucherie la plus proche se trouve place Pelloutier, située à 500 mètres du cœur de ville… En outre, les grandes enseignes colonisent les artères marchandes (25%), provoquant une homogénéisation de l’offre commerciale et une raréfaction des produits de première nécessité.
Il y a plus grave, ensuite, car le constat ne se limite pas au seul critère du commerce. La périphérie ne contente pas d’attirer à elle les activités commerciales mais les activités tout court. De nombreux services et loisirs ont déménagé ou se sont créés à l’extérieur du centre-ville et plus largement de la ville centre. Le déménagement de la Caisse primaire d’assurance maladie, celui des Impôts, la présence de nombreuses salles de sports, d’écoles de musique et de services médicaux près de la rocade, constituent de nombreux exemples de ce processus d’exurbanisation.

 

 

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Ancienne CPAM, place Lapérouse

La fuite des commerces, des services et des loisirs coïncide avec la forte croissance démographique enregistrée dans les communes périurbaines de l’Albigeois ces quarante dernières années : +124% pour Cunac entre 1975 et 2014, avec une population passant de 695 à 1556 habitants ; +60% pour Lescure (2810 à 4489 habitants) ou encore +110% pour Puygouzon (1408 à 2952 habitants).
Sur la même période, Albi a vu sa population décliner puis repartir très faiblement : +7%, avec une population qui passe de 46 162 à 49 531 habitants. Parmi les nouveaux arrivants, nombreux sont ceux qui privilégient les constructions nouvelles des quartiers périphériques et de la couronne périurbaine, alors même que le taux de vacance des logements des quartiers centraux est très élevé: 16,30% en 2013 dans le centre historique, 15,30% dans le faubourg du Vigan ou encore 11,91% dans le secteur de Pelloutier.

 

En fait, il est devenu plus facile, plus confortable et en apparence plus économe d’habiter le plus loin possible du centre-ville. La sensation de vivre à la campagne, tout en conservant les avantages de la ville, séduit de nombreux ménages. Ces derniers rechignent à occuper des logements plus chers dans des quartiers centraux bien souvent dégradés alors qu’ils peuvent jouir d’un jardin et d’une plus grande surface d’habitation quelques kilomètres plus loin.
Cette perte d’attractivité de nombreux secteurs de la ville est largement le fait de l’usage massif de l’automobile. De nombreuses avenues ne sont plus que des couloirs autoroutiers, sans arbres, sales et bruyantes où seuls quelques piétons et cyclistes téméraires osent encore s’aventurer : avenue Teyssier, Albert Thomas, Verdier, Gambetta…. Ces espaces devenus répulsifs témoignent à la fois du triomphe du mode de vie périphérique, basé sur la voiture, et du déclin de la vie de quartier, basée sur les déplacements piétonniers, sur la densité et la diversité des échanges.
Nous en sommes donc, à l’heure actuelle, à nous questionner sur le devenir de nos villes et la manière dont elles sont en train de se déliter. Un récent article du New York Times, intitulé « En France, le déclin des villes de province est celui d’un marqueur de son identité » met en avant cette problématique. Son auteur, Adam Nossiter, y montre à travers l’exemple d’Albi, la crise de centralité dans les petites et moyennes agglomérations françaises. Il s’interroge sur le devenir d’un mode de vie séculaire en danger.
Cet article a suscité de vives réactions parmi l’establishment albigeois. La majorité municipale a tellement peu goûté la mauvaise publicité faite par le quotidien new yorkais qu’elle a lancé une pétition dont le but est d’inviter les ambassadeurs américains et les rédacteurs du New York Times a venir visiter la ville ! Cet épisode illustre le déni de nombreuses personnes qui préfèrent mettre en avant l’inscription de la cité épiscopale d’Albi au patrimoine mondial de l’UNESCO plutôt que de regarder les ravages en cours à quelques kilomètres de là.
Un rapide coup d’œil jeté en direction des contours de la ville n’incite guère, en effet, à l’optimisme. On y voit pêle-mêle un saccage des paysages dû à la prolifération de hangars et de pavillons hideux, des terres agricoles sacrifiées, des cours d’eau dévastés, de rares chemins pédestres, le bocage qui disparaît. On y entend du bruit, omniprésent, celui du trafic autoroutier incessant. On y respire un air de plus en plus chargé de particules fines. On y voit le gris du béton qui contraste avec les couleurs criardes des grandes enseignes.

 

 

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Zone commerciale de la Baute, vue depuis la zone commerciale des Portes d’Albi

Ce constat ne semble choquer personne et certainement pas les municipalités concernées ou l’intercommunalité. A Albi, la majorité municipale entend continuer à « libérer du foncier » pour les entreprises. Elle soutient mordicus le projet d’implantation de Leroy Merlin à la Renaudié et a œuvré pour la réouverture du circuit automobile. Du côté de l’opposition socialiste, on milite pour la construction d’un quatrième pont, pour les voitures…
Les pouvoirs publics ne semblent donc pas décidés à stopper la fuite en avant dans laquelle de trop nombreuses agglomérations françaises se sont lancées. La perspective de créations d’emplois et de croissance économique pour le territoire les encourage à poursuivre un aménagement du territoire qui, immanquablement, dépouille de plus en plus la ville centre. Au nom de la croissance démographique, comme ce fut le cas dans les années 1970, ou au nom de l’attractivité territoriale, comme c’est le cas aujourd’hui, peu importe le motif invoqué, la ville se délite.
Contrairement à d’autres villes, cependant, Albi semble résister. Du moins, elle fait illusion. Le centre-ville possède encore de nombreux marqueurs de centralité : hôpital public, théâtres, cinémas, médiathèque, ludothèque, lycées, musées… On trouve également dans les quartiers voisins la faculté, la CAF, les services de l’Education nationale, Pôle Emploi… Malgré tout, la situation est telle qu’on en est réduit à compter ce qui n’a pas disparu. Pour combien de temps ? Rappelons que le déménagement de l’hôpital en périphérie a été envisagé par le passé …
Il est vrai, également, que le cœur de ville, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010, est exceptionnel d’un point de vue esthétique, que l’architecture y est magnifique : cathédrale Sainte-Cécile, collégiale Saint-Salvy, maisons à colombages, hôtels particuliers… Il est juste de dire aussi que des efforts de réhabilitation ont été faits dans la partie de la ville située à l’intérieur des anciens remparts, autour du marché couvert notamment. Pourtant, ce décor de carte postal ne fait pas longtemps illusion face à la crise urbaine, visible jusque dans les plus belles rues pavées. Le flot de touristes durant les beaux jours ne parvient pas à masquer le vide des rues le reste du temps.

 

***

 

Finalement, on constate à Albi que la périphérie s’est développée de manière accélérée ces quarante dernières années, au détriment de la ville centre. Ce ne sont pas que les commerces qui se déplacent, mais aussi les services, les loisirs et les habitants. Encouragé par les décideurs locaux, ce processus semble loin d’être remis en question, alors même que les premiers signes d’essoufflements sont là : vacance commerciale dans certaines zones périphériques, détérioration du cadre de vie en ville, disparition des espaces naturels, saturation du trafic routier, dégradation de la qualité de l’air…

 

 

Lexique

Aire urbaine : pôle urbain + couronne périurbaine.

Centralité : propriété de ce qui est au centre, ou de ce qui est un centre.

Couronne périurbaine : ensemble des communes rurales ou unités urbaines dont au moins 40% de la population résidente ayant un emploi travaille dans un pôle. urbain

Exurbanisation : mouvement de transferts des activités et de la population du centre vers la périphérie.

Mitage : éparpillement des constructions dans la campagne, notamment à proximité des agglomérations.

Pôle urbain : unité urbaine offrant au moins 10 000 emplois et qui n’est pas située dans la couronne d’un autre pôle urbain.

Périurbain : espace d’urbanisation nouvelle par lotissements et constructions individuelles.

Unité urbaine : commune ou ensemble de communes présentant une zone de bâti continu et qui compte au moins 2 000 habitants. Cette notion a remplacé le terme trop flou de « ville ».

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